UN BAD TRIP (rubrique d'Oncle Toeub)

J’étais assis à l’arrière de la petite voiture qui filait vers le Sud. Ben conduisait et Rom’s était à la place du mort. L’autoradio beuglait « I will survive » ou d’autres merdes disco dans le même genre, ce qui faisait que je ne pouvais pas vraiment participer à la conversation ni même entendre ce qu’ils se racontaient. Je n’avais pas grand-chose d’autre à faire que regarder le paysage, qui était magnifié par une pleine lune orange et énorme, la plus grosse que j’ai jamais vu. Splendide, majestueux, l’astre était si bas sur l’horizon que je me demandais s’il n’allait pas se décrocher et rouler sur la vallée pour l’engloutir à jamais. On distinguait ses cratères et il éclairait d’une lumière étrange, presque inquiétante tantôt la campagne, tantôt des habitations. Etait-ce un bon ou un mauvais présage? Le défilement incessant des poteaux électriques, les courbes régulières dessinées par le fil me plongeaient dans une contemplation méditative. Lorsque je m’arrachais à ma fascination et reportais mon attention sur l’avant de la route, le rythme hypnotique des pointillés blancs dans la lumière des phares me replongeait inexorablement dans ma rêverie.
Comme à notre habitude à cette époque, on était partis, Rom’s et moi, avec la ferme intention d’aller gober du LSD. On nous avait parlé d’une teuf à Montpellier et Ben, qui n’avait jamais pris de trips, s’était laissé convaincre par les éloges, ou plutôt l’apologie que nous en faisions alors à tout propos. « T’en as jamais pris ? Putain c’est trop bon. Faut vraiment qu’t’essayes. C’est surpuissant. Ca devrait être obligatoire. On peut pas savoir ce qu’est la réalité avant d’en avoir pris. Ca t’ouvre l’esprit, ça décuple tes facultés sensorielles, putain tu vois de ces trucs… » Etc.
Je ne connaissais pas vraiment Benoît. On avait juste fait quelques bringues ensemble. C’était le fils d’un couple de toubibs du Puy et c’était surtout le pote à Rom’s qui, après s’être fait virer des Beaux-arts de Saint Etienne pour partage en couille intégral était allé tenter sa chance sans plus de succès à Clermont-Ferrand, où il avait repris contact avec Ben qui faisait également des études dans cette ville. Ben était petit, plutôt fin et délicat, très brun de tifs et de peau et il était dynamique et gai.
Bref on filait en direction des produits, la musique à donf commençait à me taper sur le système, car bien qu’étant moi-même très snob je n’arrivais toujours pas à apprécier le disco. Ben m’avait chargé de rouler avec son shit, vu qu’il conduisait et que j’était plus doué que Rom’s pour les splifs. On est arrivé en ville et on a garé la voiture pour continuer à pieds. On a fait un tour dans la vieille ville et on s’est posé dans un petit parc pour rouler un joint et peut être se renseigner sur la teuf. Ca n’a pas traîné.
Au bout de quelques minutes un type s’est approché du tourniquet où nous étions assis, la lumière du briquet éclairant une main en creux.
« Pardon les gars, vous savez pas où je pourrais trouver quelque chose ? »
« Ha non, on est pas d’ici. »
« Et vous avez rien à vendre ? »   
« Non, a fait Ben. J’ai pas assez mais si tu veux fumer … »
Le type s’est pas fait prier et on a discuté un peu. Il ne savait pas où était la rave.
Il nous a souhaité bonne chance et il est parti. On ne savait toujours pas où était la teuf, peut-être qu’on connaissait le point de rendez-vous, je ne me rappelle plus (la récapitulation de ma vie s’annonce difficile), toujours est-il qu’après quelques péripéties on s’est retrouvés dans la voiture avec un passager de plus, Rim, une espèce de clodo à crête rouge qui ne s’exprimait qu’en baragouinant des sortes de glapissement suraigus et incompréhensibles. Les flics barraient l’accès à la teuf après interdiction du préfet, mais les raveurs ont plus d’une corde à leur arc et on s’est finalement retrouvés devant le Copacabana, une boite au bord de la mer juste à coté de la Grande Motte. Il était encore assez tôt et il y avait pas foule. L’entrée était payante. Rim n’avait pas les moyens alors il est resté dans la bagnole à cuver son rouge premier prix. C’était une grande boite avec plusieurs salles qu’ils avaient encore agrandi à l’aide de toiles disposées tout autour de la cour.
A peine entrés on a commencé à chercher des trips, et on a vite repéré une bande de dealers à chapeaux, ce genre de couvre-chef fantaisie en velours style chapelier fou. J’en portais un moi-même, en forme de casque à cornes.
Le type nous proposait des Hoffmann 500 à cent balles la bête. On n’avait pas prévu ça étant donné que la plupart des petris se vendaient pour la moitié à l’époque. On en a négocié 5 pour 400 francs, et on en a gobé un chacun illico. C’était le premier pour Ben. Je te baptise, mon fils. Bon voyage !
Le monde commençait à arriver et on a attendu que ça monte, en priant pour ne pas s’être fait entuber comme ça nous était arrivé bien des fois : du carton mais pas d’acide. La boite continuait à se remplir, on feuilletait des flyers en pestant :
« Putain, ils font rien ces trips. On s’est encore fait avoir ! »
« Rien à foutre, je vais retrouver le keum et m’faire rembourser. » a dit Rom’s en me regardant. Et à cet instant précis on a compris que c’était parti.
Ces yeux étaient rouges fluos, son regard était terrible. J’ai reporté mon attention sur les flys où des Schtroumfs vivaient leur vie propre, animés de vibrations que l’on perçoit avec autre chose que ses yeux, de couleurs qui n’existent pas et de vibrations étranges, comme le mirage d’une route à midi quand il fait très chaud.
Puis ce fût l’enfer. Des vagues d’acide déferlaient, encore et encore et je luttais de toutes mes forces pour garder la raison en priant pour que ça s’arrête.
On m’avait souvent répété qu’il ne fallait surtout pas lutter, mais j’avais trop peur de m’abandonner à ce que j’entrevoyais soit comme un effondrement total, gémissant à terre en position fœtale, soit comme une rage démente, la fureur de la bête homicide.
J’errais donc, me frayant un passage entre les corps innombrables et serrés les uns contre les autres, cherchant vaguement à retrouver Romain qui, me semblait-il du fond de mon délire, aurait peut-être pu m’aider.
Ma vision s’était rétrécie et je ne percevais plus le monde que par une minuscule tâche de lumière de quelques centimètre perdue au milieu du néant, comme si j’étais à des kilomètres à l’intérieure de mon crâne, dans le noir d’un tunnel profond.
J’hurlais intérieurement et j’appelais ma mère comme un perdu, bien que je ne l’ai jamais connue : maman, où que tu sois viens me chercher. Je t’en supplie. Je vais sombrer dans l’hideuse folie de la mort.
Au milieu de cette foule, je ne m’étais jamais senti si seul et abandonné. Mon sentiment d’isolement était total. J’étais un petit enfant perdu et désemparé qui hurlait dans le noir. Comme une lettre en souffrance.
Je me rendais compte pour la première fois de ma vie que j’avais toujours été seul, d’une manière effrayante. Je ne comprenais pas comment il se faisait que je n’ai jamais pris conscience auparavant de mon infinie solitude et de ma souffrance. Je n’étais pas conscient. J’étais comme endormi. Je donnais l’impression d’être là, d’être normal et le fait est que j’étais capable de réagir à l’environnement qui m’entourait et aux situations qui surgissaient autour de moi-même. Mais j’étais absent. Enfermé dans ma bulle. J’étais endormi en un rêve qui me soulageait et me protégeait, et pourtant une partie de moi-même était capable de donner l’impression que j’étais conscient, présent, vivant. Mais ce n’était qu’une illusion. Une illusion à laquelle le LSD mettait un terme.
Dire que le réveil fût brutal serait un euphémisme, et parler d’un euphémisme en serait encore un. Ce fût comme réveiller quelqu’un en le jetant du haut d’une falaise. Ce fût atroce.Ca a duré une éternité, puis ma vision s’est un peu rapprochée et agrandie, mais c’était toujours infernal. Il y avait tellement de monde qu’il était impossible de ne pas se toucher. J’ai repris mon chemin au hasard et je suis tombé sur Romain. Il dansait violement et avait le regard d’un homme qui se bat pour sauver sa vie. C’est seulement à ce moment là que j’ai pris conscience de la musique. Je n’aurais pas pu lui parler de toute façon. Des stridences suraiguës me vrillaient le crâne. Des basses distordues résonnaient dans tout mon corps et des percussions battaient le rythme de ma folie. Je me suis mis à danser sauvagement. Mes mâchoires étaient tellement crispées que j’avais mal aux dents, et je grognais sourdement. Ca m’a soulagé un peu mais un type s’est frayé un chemin jusqu’à moi et m’a pris mon chapeau. Puis il est retourné s’asseoir et la mis sur sa tête. Je me suis approché pour le récupérer mais son doigt s’agitait en un mouvement de balancier tandis qu’il me dévisageait. J’étais incapable d’agir, je ne comprenais pas l’expression de son visage. En fait je ne comprenais rien de rien.

Il fallait absolument que je sorte de cet endroit. Trop de gens, trop de bruit. Si j’arrivais à me poser dehors, j’avais peut-être une chance de m’en sortir. J’ai donc cherché la sortie pendant ce qui me sembla être des heures. Je tentais de m’orienter, mais je me retrouvais toujours au même endroit. Ca me demandait un gros paquet de force nerveuse. J’ai quand même continué parce qu’au moins j’avais un but, parce qu’au moins ça m’occupait et j’ai fini par me rendre compte que j’étais dans le couloir qui menait à la sortie. Ca y est, c’était fini. Je me suis dirigé vers la porte, à bout. Une personne me barrait la route. Elle me bloquait le passage en me disant des mots que je ne comprenais pas et en me montrant l’intérieur de la boite. J’étais incapable de communiquer. J’étais incapable de protester ou de passer en force. J’ai quand même essayé mais la personne est restée inflexible. Je ne voyais pas d’issue. La sortie était si proche… J’ai donc repris mon errance à travers cette multitude d’êtres étranges, perdu en moi-même. Toute notion de temps avait disparu. Infinie tristesse, infinie solitude, un automate dont chaque nerf était tendu à craquer.
Puis la  musique s’est arrêtée, les lumières sont revenues et j’ai été pris dans le flot des gens. J’ai suivi le mouvement et je me suis retrouvé dehors. L’air frais autour de moi, l’espace et le relatif silence m’ont fait un bien fou. J’ai cru renaître. La montée était finie et ça allait maintenant presque bien. Rom’s est sorti à son tour.
« Connards de flics, ils arrêtent le son comme ça, putain, ça ce fait pas. Faut tous les cramer. C’était trop bon et ils arrêtent le son comme ça, putain, ça ce fait pas… »
« Ouais », j’ai répondu.
Un type au parfait look raveur, pantalon paramilitaire, t-shirt moulant fluo et crâne rasé s’est approché. « T’as du feu ? »
Rom’s lui a tendu sa clope et l’autre a essayé d’allumer laborieusement la sienne avec. Il a trop appuyé et le bout rougeoyant s’est presque détaché.
« Ha merde ! » il a fait en attrapant la braise incandescente avec ses doigts et en tentant de la remettre sur la clope. Ca a duré une bonne minute et c’est à cet instant précis que j’ai compris que lui aussi était complètement défoncé. Il triturait la clope, incapable de se rendre compte qu’il se brûlait les doigts…
J’ai observé les gens autour de moi et je me suis rendu compte que tout le monde était complètement cramé. Ben est arrivé à son tour. Il avait le regard d’un fou et répétait ineptement : « Trop bon, putain, trop bon… »
Sacrée claque. Le pauvre vieux avait pas raté son baptême du L.S.D .On nous a parlé d’un feu sur la plage et on est passé prendre Rim dans la bagnole. Il ronflait bruyamment. On l’a réveillé et il est sorti en titubant, s’est appuyé sur le capot pour gerber sa vinasse. On s’est retrouvé au milieu d’un groupe d’une quinzaine de personnes, irréductibles outrés que les flics aient stoppés la teuf si tôt. Certains dansaient en transe, walkman sur les oreilles. D’autres bloquaient sur le feu. Un grand rouquin tout maigre faisait en boucle le compte de tout ce qu’il avait pris entrecoupé de phrases du genre : « Ca s’arrête quand ? », ou : « Comment on enlève la visière à conneries ? ».
Pour ma part, je contemplais les flammes qui créaient des millions de visages étranges qui me rendaient mon regard, goûtant la paix et la délivrance de ce pandémonium où j’avais si farouchement lutté pour ne pas craquer.
On a fini par se retrouver seuls autour du feu mourrant, les autres étant finalement partis en direction de la Grande-Motte et de nouvelles aventures. Les premières lueurs de l’aube annonçaient la levée imminente du soleil et on s’est souvenu qu’il nous restait deux buvards, ces fameux Hoffmann 500 si puissants.
 On les a partagés et j’ai presque immédiatement senti le poison se répandre dans mon cerveau. Nouvelle montée. Le ciel était orange vif, avec des nuances de bleu, de mauve et de violet, des couleurs électriques qui tranchaient avec les millions d’éclats de lumières multicolores qui dansaient à la surface de la mer, allumés par la boule flamboyante rose bonbon qu’était le soleil. Au loin les tours de la ville ressemblaient à un décor de mauvais film. Les mouettes hurlaient en un ballet complexe et géométrique. Je m’amusais à voir le vent en lançant des poignées de sable qui créaient des rideaux de couleurs serpentins. A présent, perdu entre le ciel et la terre, j’étais bien. Un sentiment de plénitude inouï, d’amour infini, de confiance absolue me submergeait. Mon acceptation de la vie et de la mort était totale. Plus rien n’avait d’importance, que cet instant magique, le vent frais et salé, l’immensité majestueuse du ciel et de la mer, l’éternité. On aurait pu m’annoncer n’importe quoi, cela ne m’aurait pas affecté. Ma mort prochaine, la fin du monde, l’extinction de toute vie, le fait qu’il n’y ai pas de vie après la mort, pas de résurrection du corps glorieux à la fin des temps, de réincarnation ou de voyages dans d’autres sphère céleste. J’étais prêt. L’absurdité de la vie m’apparaissait comme un non-sens, l’inexistence de Dieu comme une bénédiction. Je comprenais qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur de la solitude, d’être dégoûté de mes frères humains. L’aube était achevée et les premiers promeneurs commençaient à passer à côté de nous, qui courant, qui promenant son chien. Rom’s étaient complètement à donf, il avait sortit sa bite et besognait le sable en hurlant : « Je baise la plage, je baise la plage ! »
Puis il s’est mis à dessiner des formes étranges sur le sable humide à l’aide d’un bâton. Deux vieilles qui promenaient leur chien se sont arrêtées pour admirer son œuvre.
« C’est joli ! On dirait des dessins faits par les extra-terrestres. Vous êtes artistes ? »
On a bavardé un peu. Le soleil commençait à cogner sérieux. On avait pas dormi ni mangé depuis des heures et on commençait à avoir soif. Il n’y avait pas d’eau. On a décidé d’aller en demander dans la boite. On a traversé la route et on s’est retrouvé devant la boite, fermée. On a frappé à la porte de service, plusieurs fois et au bout d’un moment un grand Noir balaise nous a ouvert. J’ai essayé d’avoir l’air le plus normal possible et j’ai dit :
« Bonjour, on voudrait de l’eau propre et fraîche. »
Il nous a dévisagé un moment, puis se disant sûrement qu’il valait mieux pas nous contrarier est parti et revenu avec une bouteille.
« Merci »
Il a refermé la porte, l’air mi-énervé mi-consterné, et on est retourné sur la plage. Romain m’a demandé pourquoi j’avais demandé de l’eau « propre et fraîche ».
« JE SAIS PAS. » et on a éclaté de rire.
On a retraversé la route et on s’est retrouvé sur la plage en plein caniar. Derriere nous il y avait une famille qui pique-niquait. Au bout d’un moment la femme est venue vers nous et nous a donné du pain, du fromage et du saucisson. Rim l’a remerciée dans son langage bizarre, puis il a commencé à partager la nourriture. J’ai vu sa peine immense sur l’intérieur de ses poignets couverts de cicatrices, vestiges apparent de blessures plus profondes et plus douloureuses. Encore un que la vie avait pas loupé…
On amorçait la descente. On commençait à fatiguer et Ben voulait absolument partir. En approchant de la bagnole j’ai été pris d’un affreux pressentiment : nous allions tous crever dans un accident. J’ai refusé de monter dans la voiture. « T’es pas en état de conduire, Ben ! ».Il a protesté et m’a assuré que si, mais j’ai pas lâché le morceau : « Il est hors de question que je monte dans cette bagnole. Si vous voulez partir sans moi allez-y, j’en ai rien à foutre ! »
« Putain on va pas partir sans toi, allez merde, on rentre à Clermont. »
« Pas question, j’ai trop peur. ».Rom’s a pris le parti de Ben, Rim s’en foutait. Ca a duré un bon moment puis j’ai fini par accepter à condition que ce soit moi qui conduise. Ben était d’accord, il n’avait qu’une envie : partir. J’ai donc pris le volant et on est parti vers Montpellier. Il fallait récupérer le chien de Rim dans un squatte, et prendre de l’essence. C’était dur de conduire et de rester concentré mais j’y mettais toute mon énergie. Rim a récupéré son chien et on est passé à une station-service où planait une atmosphère lugubre, inquiétante. Le serveur était enfermé derrière une vitre blindée et nous parlait avec un micro pendant qu’une bande de petits Rebeus l’insultait je n’sais pourquoi…
Enfin, on a pris la route. On est passé par les petites routes pour éviter les flics. Je ne saurais dire combien de temps le voyage dura. Au bout d’un moment tout le monde dormait et j’étais seul à contempler les pointillés dans la lumière des phares. J’étais trop stressé pour risquer de m’endormir. Moi aussi je n’avait qu’une idée en tête : rentrer. Mes machoirs étaient crispée (saloperie de strychnine), mais je tenais bon.
On est finalement arrivé au taudis qui servait d’appart à Rom’s et on s’est tous effondrés sur la moquette, plongeant dans le sommeil de l’oubli.
Quelques semaines plus tard, j’appris de Romain que Ben avait été interné. On l’avait retrouvé errant sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute, suivant une pomme qu’il faisait rouler devant lui. Il fallut six pompiers pour le maîtriser…