Dj Dixon et le bonheur (by DJ RoODOo)

Il y a de ces moments dans la vie, où l’on aimerait bien faire un arrêt sur image. Prolongé, si possible, l’arrêt. Des instants tellement pleins, que l’on se demande bien pour quelle raison le temps continue d’avancer après, vu que, de manière assez manifeste, on vient d’accomplir exactement ce pour quoi on était présent sur cette planète. Alors, que le monde continue à tourner pour les autres si ça leur fait plaisir, moi je veux bien. Mais en ce qui me concerne, passez moi la télécommande, que je presse le bouton pause. Non, je ne vois pas pourquoi je ferais autre chose, pourquoi je goûterais autre chose que ce qui est en train de m’arriver. Laissez moi tranquille à la fin. Je ne veux être nulle part ailleurs qu’ici et maintenant, pour toujours. C’est vraiment trop demander ?

Je me suis longtemps interrogé sur la raison pour laquelle une telle télécommande n’existait pas, pourquoi, après ces brefs et rares instants où la vie est un kif parfait, il fallait obligatoirement redescendre du Paradise-Express et retrouver les basses contingences d’un quotidien forcément rugueux et passablement médiocre les trois-quarts du temps (en étant optimiste !). Finalement je me suis aperçu que c’était peut-être parce que, chose incroyable…Ce genre d’instants de grâce pouvaient se produire plusieurs fois. C’est même une des meilleures motivations pour traverser les périodes noires où on bouffe de la vache enragée : un jour un putain de printemps refleurira sa mère ! Et comme cela arrive toujours de façon inattendue, non-planifiée, ce serait tout de même assez couillon de passer à côté d’une seule de ces ouvertures soudaines sur l’éternité, sous prétexte qu’on est encore accroché à l’endroit où la précédente a eu lieu…C’est un peu la raison pour laquelle je m’efforce de ne pas entretenir la nostalgie de ces coins d’espace-temps où il m’est arrivé, une seconde, une heure, une nuit ou parfois des semaines entières, tout seul, à deux ou à cinquante mille, de « tutoyer le bonheur » comme dit Joey Starr, qui a l’air de s’y connaître. Je déteste les gens qui, à trente ans, décident qu’ils ont vu tout ce qu’ils avaient à voir, se rangent d’eux même dans la catégorie des vieux aigris et emmerdent tout le monde avec leurs souvenirs d’anciens combattants dont personne n’a rien à foutre. Je déteste d’autant plus cela que si je ne me surveille pas, j’ai tendance à faire exactement la même chose. C’est le syndrôme du vieux con, qui guette principalement l’humain mâle à partir de vingt-sept ans. Parfois même bien avant, mais dans ces cas là je me demande si le recours immédiat à l’euthanasie obligatoire n’est pas l’unique solution. Comme j’ai remarqué que ceux qui agissent ainsi sont également bien souvent ceux qui n’ont en réalité pas vu grand-chose ou alors ont tout regardé sans se défaire une seconde de leurs oeillères, je cherche l’antidote en multipliant les expériences et en essayant d’ouvrir de grands yeux sur tout.




Multiplier les expériences…La plupart du temps quand les gens disent qu’ils « font des expériences », ça veut à peu de chose près dire qu’il font n’importe quoi. La phase suivante consiste à dire qu’on « gère », ce qui signifie en fait qu’on est à deux doigts de péter gravement les plombs. Personnellement, j’ai beaucoup donné dans le n’importe quoi, et du coup j’ai souvent dû gérer un max aussi. Mais là je ne parle pas de ce genre d’expériences. Je parle simplement, passée la redoutable trentaine, d’essayer de ne pas perdre une occasion de dépasser encore les frontières de mon enclos, que ce soit en matière de musique, d’art en général, ou « simplement » dans la façon dont j’essaye de vivre les relations humaines. Dieu sait qu’il y a du boulot, et Dieu sait aussi que je suis flemmard. Je me contenterais facile de ce que j’ai déjà, et de ce que je sais. Sauf que, comme l’a dit Saint Fox Mulder, « la vérité est ailleurs ». Y’a donc pas le choix, faut ouvrir grand les écoutilles, moussaillon…

Habile transition (si,si, vous allez voir !) pour en venir à l’excellent mix « Body Language 4 » de DJ Dixon. Certes, c’est de la house et j’avais dit la dernière fois que je n’en écoutais plus. Je reviens donc sur ma parole comme un foie jaune à la langue fourchue. Mais j’ai des excuses : tout d’abord, ce n’est pas une nouveauté puisqu’il est sorti il y a quelque chose comme deux ans et des poussières, ce qui en techno-langue est à peu près l’équivalent du crétacé inférieur. Surtout, malgré son âge vénérable, ce mix reste tout à fait digne d’une écoute attentive, voire admirative, malgré les fluctuations de la mode. C’est une production du label allemand Get Physical, écurie qui restera sans doute dans l’histoire de la house pour avoir porté les premiers coups de boutoirs à l’hégémonie de feu la minimale au kilomètre, notamment avec la mémorable série de cd’s mixés « Body Language ». On est là aux prémices de ce renouveau deep qui actuellement fait fureur sur les dance-floors les plus pointus, du moins c’est ce qu’on m’a dit, vu que moi, je ne sors plus en club et que je fuis la branchouillerie comme la peste bubonique. De fait, l’intérêt principal de ce mix réside dans sa spontanéité et sa fraîcheur, qu’on peinerait sans nul doute à retrouver dans les productions récentes de ce qui est vite devenu une mode comme une autre, probablement déjà cataloguée sous un vocable quelconque, genre nu-deep ou un truc de ce goût là.

Ici, pas de recette, mais un fil conducteur profondément mélodique et groove révélant une sensibilité à fleur de mix. Une émotion palpable suinte de ces quatorze titres en apesanteur, chose finalement peu commune en matière de dance-music, où l’on privilégie souvent l’efficacité musclée d’une bonne grosse montée dans ta face et l’hypnose mécanique aux sentiments humains. Dixon convoque en renfort la pop et le funk, par la grâce des voix de Thom Yorke, Mari Boine ou Tracey Thorn, par la fièvre des percus disco old-school d’Eric Rug, par le pouvoir du crâne ancestral…Euh pardon, je m’égare. S’opère un mélange subtil d’effluves tribales, mélancoliques, et de beats  électroniques softs mais imparables. Les plus beaux moments sont pourtant purement house, surtout lorsque la deepness acide du vétéran Larry Heard («The Sun Can’t Compare », arrrrrg !) se téléscope avec le timbre vocodé de Derrick Carter (« Where U at », re-aaaarrrrrg !), autre figure emblématique de Chicago, sous le parrainage respectueux  mais novateur d’Henrik Schwarz, valeur montante de la scène outre-Rhin. On sent poindre là ce que la house peut offrir de meilleur quand elle s’en donne la peine : une maturité musicale évidente et cette aptitude à toucher droit au cœur, alliées à un groove futuriste qui jamais ne débande. Au carrefour entre le corps et l’âme, à l’image de ce mix frôlant le sans faute.
Je parlais il y a à peine plus de deux paragraphes de transition habile, de moussaillons et d’écoutilles…Le rapport avec Body Language 4 ? Avec le bonheur dont je parlais tout à l’heure ? Le rapport c’est que j’ai découvert ce mix en mer des Caraïbes, à bord d’un catamaran, tandis que nous voguions, en sirotant du rhum ambré et des ti-punch, vers l’île de Sainte-Lucie, pour aller donner le concert épique dont j’ai déjà parlé dans une précédente « plage… ». Pur moment de rock’n’roll (certes pas tout à fait dans le style punk à chien, mais tout de même), d’harmonie plénière entre le paysage, la musique, les potes, le vécu intérieur et le taux d’alcoolémie…Parfaite illustration de ces instants bénis dont je parlais en début de chronique. Non que je veuille spécialement me la raconter, même si je mesure bien ma chance…C’est juste que lorsque je vais revoir la tronche grêle de mon référent RMI et qu’il m’expliquera qu’il devient urgent que je travaille à la chaîne dans une usine de retraitement de déchet radioactifs, afin de mieux m’insérer dans une société dont tout m’indique qu’elle est au bord du gouffre, je pourrai laisser passer l’orage en me rappelant le tangage et le roulis sur une mer aussi bleue que les yeux d’Ed le skipper…Les poissons volants, comme des flèches argentées le long de la coque, l’ivresse capiteuse et douce du JM vieux, la chaleur lascive sur mon corps moite, et DJ Dixon aux platines.

Alors je regarderai avec tendresse et commisération le larbin des ASSEDIC et je lui roucoulerai de ma voix la plus chaude : « OK, baby, je vais envoyer des lettres de motivation et m’inscrire à un atelier CV… »

Le bonheur, je vous dis.
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