Je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître...

Le plus difficile lorsqu’on fait des chroniques, et surtout, j’espère que vous l’avez remarqué, lorsque qu’une certaine vision esthétique, voire humaine, je n’ose dire spirituelle, tente de se dégager desdites chroniques, le plus difficile donc, c’est de rester cohérent dans la démarche…Surtout lorsqu’on a par ailleurs une conscience aiguë de l’aspect tout à fait aléatoire et erratique des comportements humains, et plus encore lorsque l’on pèse soi-même deux tonnes de paradoxe ambulant. J’ai parfois bien du mal à saisir l’unité qui sous-tend la trame disparate de mon vécu, alors tenter de suggérer un fil conducteur d’un article à l’autre…Cela dit, je crois en l’existence d’une telle unité, mais elle se situe à un niveau métaphysique, ce qui n’est pas des plus commode pour la rédaction d’un billet d’humeur à connotation musicale.
De la cohérence, donc…Je vous parlais tout récemment de mon mépris souverain pour ces pauvres cons de trente ans, qui parce qu’ils ont eu trois plans cul et deux hallus il y a dix ans, s’imaginent que leur expérience a une valeur ultime et exemplaire, et que désormais rien de bon ne pourra plus se produire sans l’assentiment éclairé de leur majestueuse sagacité, sagacité qu’il ne se privent pas de dispenser à un public de jeunots généralement consternés par l’inadéquation entre les propos tenus et la réalité immédiatement constatée. Ayant moi aussi dépassé depuis quelques années la dangereuse frontière des trois décennies, je m’efforce au maximum de ne pas étaler ma nostalgie camarade, et de demeurer curieux de ce que des gens qui sont nés à peu près à l’époque où j’hallucinais dans les bois sur du boum-boum peuvent proposer de frais, de neuf, de marrant, d’intelligent et de profond. Ça me permet notamment, en tant qu’artiste, de ne pas m’enfermer dans la répétition perpétuelle d’une forme qui commencerait à sentir fortement le sapin…

Cependant, il m’arrive parfois de déraper, je le confesse. Notamment, lorsque je suis ivre, et particulièrement lorsque cela se produit en compagnie des larrons avec lesquels j’ai « fait mes expériences ». Vous savez, le genre d’expériences qu’il faut « gérer » ensuite (je vous renvoie à ma précédente chronique pour le développement de ce concept ). Bref, lorsque je me bourre la gueule avec les survivants de la bande de perchés dont je faisais partie voilà dix ans, la soirée se termine généralement vers 15 heures par des éructations porcines sur fond de « ouèèèèè et tu t’rappelles la fois où on avait pri-i-i-s des p-p-p-anos 300 ?! ptin plus fort le son, t-t-trop bon ce mix de Liza !!! Alleeeeeez !!!!!!! »
Il m’arrive aussi de replonger dans mes glorieuses 90’s de façon moins pathétique. Par exemple ce matin, j’ai glissé l’album « Protection » de Massive Attack dans ma platine, comme ça, innocemment, parce que c’est un bon album que je n’avais pas écouté depuis longtemps. Immédiatement séduit par les orbes acides et la sensualité vocale de la chanson-titre, je me suis coulé sans méfiance dans l’envoûtement un poil vénéneux de « Karmacoma », me demandant au passage pour quelle foutue raison je n’écoutais pas ce disque génial plus souvent…Et c’est venu comme ça, d’un coup, crac, sur les premiers beats de « Three » : j’ai éclaté en sanglots. Submergé par une irrépressible vague de nostalgie. Je pouvais sentir, sur ma chair comme électrisée, le reflux de l’énergie folle de cette décennie révolue, qui m’a vu déchirer la chrysalide de l’enfance pour me jeter tout nu dans l’tourbillon d’la vie.

Sur les basses lourdes, je me figurais la vibration particulière de ce temps comme l’onde puissante et syncopée émise par un étrange totem prophétique annonçant aux enfants du vieux monde l’abolition des anciens paradigmes et l’avènement de l’ère électronique. Energie impalpable, indéfinissable, mais que tous ceux qui, un jour où l’autre, ont connu l’appel de l’infoline tribale, la recherche fiévreuse du lieu de la célébration, le kif absolu devant un sound-system, reconnaissent. Je cite de mémoire Hunter S. Thompson, parlant d’un autre temps, dont les mots sonnent pourtant étrangement familiers : « nous n’avions pas besoin de nous battre, pas au sens militaire du terme : nous avions conscience que tout ce que nous faisions était bien, et que notre énergie finirait par l’emporter sur les forces de la vieillesse et de la mort. Nous chevauchions la crête d’une vague haute et magnifique, dont nous ne pouvions imaginer qu’elle finirait un jour par retomber…Et pourtant quelques années après, on peut voir, avec les yeux qu’il faut, la ligne démarquant l’endroit où elle a fini par s’écraser ».

Bref, un bon coup de blues quoi. Pas spécialement d’ailleurs à cause de la qualité intrinsèque de ce qui se passait alors. J’ai eu depuis tout le loisir d’acquérir un certain recul sur cette période de ma vie, recul qui me permet de discerner tout ce qu’il y a d’idéalisation dans les yeux mouillés des anciens electro-kids lorsqu’ils repensent à leurs premiers pas sur le dance-floor. Pour un Massive Attack, pour un Carl Craig, combien de producteurs dénués de sensibilité, tous justes bons à abreuver les masses droguées de boucles mal foutues ? Pour une fête vraiment lumineuse, combien de raves glauques confinées dans la paranoïa et la « fuck attitude » ? Pour un type que ces expériences ont amené à se remettre en question, combien de fashion-victims bovines et déprimantes ? Pour un Manu le Malin, combien de DJ Grochéper même pas foutus de caler deux plaques ? Non, ce n’est pas tellement le sentiment d’avoir vécu un truc vraiment exceptionnel qui me colle les larmes. Ceux qui vivent leur vingtaine en ce moment en diront autant. C’est plutôt la prise de conscience d’un large pan de ma vie révolu, qui a notamment été celui des tâtonnements, des errances, celui où j’ai fait bien des choix qui déterminent aujourd’hui en bien ou en mal ma pensée et mon agir. Les lieux, les personnes, les fêtes, les musiques, les drogues qui ont façonné une partie de mon vécu, de ma façon d’être, ne sont plus maintenant que des souvenirs…Et ça, ça vous colle au bide une conscience très nette de la vacuité de beaucoup de choses dans cette existence.

Au fond, j’aime bien ce type de nostalgie. D’abord, toucher du doigt cette vanité aide à ne pas se laisser enterrer par les souvenirs, surtout s’il sont puissants. Le même genre d’expérience peut-être la cause du « syndrôme du vieux con », ou bien son antidote : ce ne sont QUE des souvenirs. Je n’ai QUE 34 ans. Il me reste des tonnes et des tonnes de choses à accomplir, dont je n’ai même pas idée à présent. Et puis, le fait que je puisse à ce point être déterminé par des trucs qui, sommes-toutes, ne sont plus que de la poussière, n’est ce pas le signe que je peux l’être encore bien d’avantage par les choix que je fais aujourd’hui, avec un recul et une lucidité forcément plus grands que lorsque j’avais 20 piges ? Je ne suis définitivement pas QUE le fruit de mon passé, je ne me résume pas aux choses que j’ai faites, et la marge de manœuvre est vaste en réalité…Du coup cette nostalgie devient une certaine tendresse, qui assume le passé, sans le renier mais sans lui accorder plus d’importance qu’il n’en a au fond. Et là, on se sent tout de suite moins vieux, tout en sachant apprécier à leur juste valeur le flow de Tricky, la voix magique de Tracey Thorn, un groove house bien funky, le premier album de Björk, Future Sound of London, Galaxy2Galaxy, le souvenir d’un fou-rire homérique en montée de champis, et surtout, surtout… Le fait d’être encore vivant et en bonne santé malgré toutes les conneries qu’on a pu faire.

Et y’en a qui ne croient pas aux anges gardiens…