« J’écoute du Bob »…By Dj RoODOo

Phrase consternante, mainte fois entendue dans la bouche d’individus non moins consternants. Souvenir de soirées enfumées passés en compagnie de spécimens défiant la pensée darwinienne en démontrant la capacité de l’homme, par strates successives correspondant au nombre de bongs inhalés, à revenir de façon de plus en plus définitive à la position horizontale. Restes vagues de discussions absurdes et sans fin sur la signification mystique de fadaises sans fondement.Vision atterrante de loques dreadeuses jouant - mal, la plupart du temps – du djembé à longueur de festivals punks, dont on devrait systématiquement les exclure. De filles sapées comme des sacs se soumettant, sous couvert de coolitude, au comportement gerbant de petits mâles consommateurs planquant leur nullité de beaufs sexistes derrière des ponchos dégueus dont même Manu Chao ne voudrait pas. Réminiscences d’inculture crasse, pour ne pas dire d’analphabétisme, dissimulés derrière la consultation quasi-religieuse de sommes telles que « Fumée Clandestine »  et, pour les cerveaux de la bande, de l’intégrale des immortelles « Editions du Lézard » (que d’ores et déjà, maints toxicos en phase terminale doivent chaleureusement remercier pour leur avoir indiqué le chemin de la déché…euh pardon, de l’illumination)…Et, survolant ce paysage désolé, la lourde et écoeurante odeur du mauvais shit marocain.
« J’écoute du Bob », comme « je suis coincé dans les méandres d’une pensée flemmarde, conformiste sous ses atours de rébellion à deux balles, totalement désarticulée ». « J’écoute du Bob », comme « je me réfugie dans la nostalgie fantasmée d’un paradis artificiel bien confortable, vu qu’il m’évite de faire face à mes propres contradictions et au monde tel qu’il est . Que celui qui ne s’est jamais pris une bonne reculée au double-six me jette la première pierre … »


A me lire on va s’imaginer que je n’aime pas les babs. Et on aura parfaitement raison. Je honnis cette espèce dont on espère depuis près de quarante ans qu’elle soit en voie d’extinction, et qui semble sans cesse renaître de ses cendres comme une génération spontanée, une mauvaise herbe dont rien n’est parvenu à venir à bout, ni les drogues, ni le mouvement punk, ni le hip-hop, ni la house, ni le métal, ni le 11 septembre, ni Nicolas Sarkozy, ni la génération Benoît XVI, rien. L’être bab connaît de menues adaptations au contexte, mais il continue de contaminer inlassablement chaque coin de rue, salle de concert, teuf techno, amphi de fac, de sa silhouette informe, de sa garde robe hare krishna, de sa chevelure malodorante, de sa spiritualité Pier-Import, de son regard humide et de sa musique de chiottes genre Sweet Smoke, Tryo ou la Dub Inc.. Maintenant dès que j’adresse la parole à un individu de cette espèce, je me mets automatiquement en mode « défense », tant je sais que sa mollesse insidieuse et sa façon détestable d’imposer son relativisme absolu comme une pensée universelle vont me faire l’effet d’une agression au gaz sarin. Du coup, pour éviter de regrettables ripostes en mode « provoc facho level 12 », je ne leur parle plus…


Pourtant tout avait bien commencé : paradoxalement je le confesse, j’ai toujours éprouvé une fascination pour cette période historique, les années soixante américaines, dont la pathétique persistance baba actuelle est l’aboutissement atrophié, débile. Qu’une génération entière de baby-boomers, nourris au mamelles dissymétriques de l’abondance mc carthyste  et du rock’n’roll naissant, ait pu en l’espace d’une décennie générer un tel bouleversement social, psychologique, politique, culturel et spirituel, pour le meilleur comme pour le pire, ne laisse pas de me surprendre. Il n’y a aucun équivalent connu dans l’histoire récente, à ce raz-de-marée, à cette onde de choc dont les cercles concentriques ne cessent de nous rejoindre et continuent de féconder la culture pop contemporaine. Tremblement de terre dont l’épicentre se trouve aux alentours de 1966-67 dans la baie de San Francisco, dont les prémices se sont faits sentir dès la fin des années 50, et dont l’intensité phénoménale n’a pourtant pas survécu au terme de la guerre du Viet-Nam. Durant 10 ans, les marges de l’establishement US sont devenues un laboratoire social proprement hallucinant, générant mutations et hybridations en tous genre à un rythme à faire pâlir les intrépides généticiens de l’UMFF, produisant, toutes disciplines confondues, des artistes tels que Frank Zappa, James Brown, Hunter S. Thompson, Bob Dylan, Richard Brautigan, Robert Crumb, Andy Warhol, Otis Redding, Philip K. Dick, Jimi Hendrix, Roger Corman, Jack Nicholson, Lou Reed, Jerry Garcia, Georges Clinton, Janis Joplin, Iggy Pop et j’en passe, sans parler des figures politiques, notamment celles du mouvement pour les droits civiques, ni des pacifistes, ni des prédicateurs de la « révolution psychédélique » comme Timothy Leary ou Ken Kesey, ni des acid-freaks du ghetto hippie de Haight-Ashbury, ni des outlaws genre Hell’s Angels ou, pire, Charles Manson. Bref, un incroyable merdier, terreau de mille expérimentations géniales ou tragiques, voire les deux, dont on se demande bien par quel miracle elles ont pu ainsi se concentrer sur un bout d’espace-temps aussi restreint.

En comparaison de ce tsunami, des vagues d’une hauteur pourtant assez remarquable telles que le Punk-Rock en 77 ou l’Acid-House en 88 font figure de légers remous dans un paysage serein, principalement parce qu’elles n’embrassent pas un champ d’activités aussi vaste que cet espèce de phénomène politique, social, psychique et artistique non identifié, que furent les sixties américaines et leurs conséquences mondiales avant de sombrer dans une déchéance dont les icônes sont indubitablement le rock progressif, le tipi en Ardèche et la dreadlock, spécialement lorsqu’elle est implantée sur un crâne blanc. Evidemment je schématise à mort, mais il y a de ça.

Vous allez me dire, « mais bon, ton titre là, j’écoute du Bob…Bob, les dreadlocks, tout ça c’est jamaïcain, il est où le rapport avec les 60’s ricaines et les babs, hein ? Tu vas parler, chacal ?! »
Du calme, on y vient. Outre le fait que, toute jamaïcaine qu’elle soit, la musique reggae n’aurait jamais vu le jour sans les radios américaines toutes proches qui émettaient du rock’n’roll jusqu’à Kingston, outre le fait que le mouvement rasta lui même ne soit certainement pas sans rapport avec l’activisme afro-américain des années 60 ou le pacifisme envapé des allumés californiens, on constate surtout, chez le post-hippie occidental, une propension désolante à s’identifier aux adorateurs de Haïlé Sélassié, le Négus, vague dictateur bananier que les rastas jamaïcains vénèrent comme Dieu venu sur terre, ce que vous savez tous si du moins vous n’avez pas consacré vos années de lycée à des activités aussi navrantes que « aller en cours » ou encore « retenir le tableau périodique des éléments ».

Bref, un bab ou un rasta blanc, c’est du pareil au même, dans le même sac et vlan, à grands coup de rangeos, comme disait mon copain Loïc, punk à chien de son état…Sauf que si, globalement, le bab, en terme d’apprentissage de la musique, se limite à jouer de la flûte irlandaise dans sa chambre, voire du djembé dans les festivals (achevez les !), le rasta blanc, lui, prétend souvent monter des groupes de reggae, ce qui serait désopilant si seulement ça ne marchait pas…Or on voit fleurir depuis une quinzaine d’années en France une kyrielle de combos parfaitement interchangeables du genre Sinsemilia ou Dub Inc, uniformément cools, altermondialistes, vaguement écolos, anti-prohibitionnistes et niais. Leurs albums incolores, inodores et insipides distillent invariablement le même reggae vidé de sa moëlle tropicale pour ne plus servir que de vecteur à des textes d’une platitude exténuante. La ville c’est pas cool. La guerre c’est mal. Le racisme c’est pas beau. Non à l’intolérance. Le monde animal, man. En Afrique les enfants meurent de faim à cause de Babylone alors légalisez la ganja. Trop de flics dans les cités, Sarkozy enculé. Je vous passe le reste… Le plus désolant là-dedans étant sans doute que ces pseudo-groupes à la mords-moi-le-nœud vendent beaucoup de disques, remplissent des salles et fassent pas mal de fric avec leurs radotages de bons sauvages afro-neuneus…Que font les lions, merde ?

Bref, tout ça, allié à la déferlante ska festif et aux soi-disant « expérimentations » soporifiques de la scène dub lyonnaise, m’avait parfaitement dégoûté de toute sonorité d’obédience plus ou moins reggae, genre que je conchiais allègrement, tout en chérissant moultes autres musiques « black » : soul, gospel, funk, afro-beat, chicago house, detroit techno…C’était compter sans la grâce, qui s’infiltra à la réécoute des deux albums jamaïcains de Gainsbarre, vinyles précieux que je conservais dans quelque carton et qui soudain ressurgirent dans mon champ auditif, langoureuses mélopées sussurées, alliées à la puissance sexuelle imparable de basses crades et d’échos louches. Plusieurs voyages sub-tropicaux achevèrent de préparer le terrain. Lorsqu’au printemps dernier François K, cultissime DJ new-yorkais,  fit au détour d’un mix house d’anthologie craquer ses sub-bass par la puissance brute d’un reggae roots, je réalisai en souriant que j’allais devoir réviser mon jugement. Balayées les objections futiles dues à ces années de soupe assexuée genre « reggae concerné grenoblois ». Dispersés les souvenirs affreux de ces étudiants dreadeux, imbus et imbuvables, que j’avais côtoyés un temps. Evaporé même ce rejet viscéral des fumisteries mystico-cannabiques rastafariennes. Ces basses énormes étaient la clef d’un univers musical aussi groovy qu’une ondulation du bassin, aussi chaud que la mer des Caraïbes, aussi moite que l’air lourd de la forêt tropicale, bref, méchamment bandant. Je n’allais pas me priver de ce trip.

 Depuis je me suis attelé à la réécoute attentive des albums de Marley, tout à fait détaché de l’idolâtrie teenage qui le cloître dans une espèce de fantasme rebelle où il côtoie Jim Morrison, Che Guevara et James Dean sur un fond vert, jaune et rouge…Ce que j’apprécie, c’est juste cette musique joyeuse, conviviale et inventive, fortement marquée par la soul. J’aime le tempo lent, le mouvement ample et solaire d’instrumentistes ignorant jusqu’à l’existence de températures inférieures à 30°C, et cette basse putain, cette basse...La défiance vis-à-vis de la soi-disant « sagesse rasta » demeure, accentuée par mon passage à Sainte Lucie où j’ai pu mesurer sur place l’ampleur de la supercherie, mais je ne suis pas pour autant sourd à certains lyrics entêtants et justes, lancés par un chanteur sensible, autrement plus inspiré que nombre de charlots se réclamant de lui, capable de ronronner comme de cabotiner, en authentique crooner tropical. Pas de la trempe d’un Ibrahim Ferrer, certes, mais tout de même.

You runnin and you runnin and you runnin away…But you can’t run away from yourself