Le corps et l’âme…

Depuis quelques mois, au détour de mes chroniques, je suis plusieurs fois revenu sur la fête « Body & Soul all day long » qui s’est déroulée le 8 mai dernier à la Piscine du Rhône, dans le cadre du festival Lyonnais des Nuits Sonores, y faisant allusion comme à un événement important, voire décisif, dans ma vie de house-lover…J’avais juste envie d’insister plus longuement pour fêter la réception ce matin même de la compilation mixée « Body & Soul Vol.5 », expédiée via airmail depuis les locaux du label Wave Music dans une élégante enveloppe affranchie d’un timbre new-yorkais aux couleurs de Lady Liberty…En plus du CD, le colis contenait également quelques beaux flyers vantant les soirées Deepspace où chaque lundi François K distille des grooves dub futuristes devant un public de passionnés, du moins de gens qui se soucient d’avantage de la musique que joue le DJ que de la marque des vêtements de leur voisin de dance-floor. « No dress code, just an open mind »…

Une devise qui pourrait résumer l’esprit du clubbing, notamment new-yorkais, dans ce qu’il a de meilleur, aux antipodes absolus de l’attitude pathétique des modasses parisiennes tellement convaincues d’être le nombril de l’univers, dansant le petit doigt en l’air, adulant un jour ce qu’elles conchiaient la veille, par servilité aux vains diktats des petits barons de la branchitude. Je ne parle même pas des bobos lyonnais, si frustrés de n’être pas parisiens qu’ils parviennent, dans un élan de mimétisme désespéré, à être plus laids encore que leurs modèles…Pourtant ici ou là l’âme profonde du clubbing subsiste et se transmet, assumant et dépassant les fluctuations des modes et des génération pour dessiner un sillon connecté à ce grand réseau mondial dont les centre névralgiques sont Berlin, Amsterdam, San Francisco, Londres, Ibiza, Barcelone, Tokyo, dont les places fortes se déplacent doucement vers l’Europe de l’Est, la Turquie, la Chine, l’Amérique Latine…Et dont le cœur historique bat à Detroit, Chicago, New York…

Detroit et Chicago, bien évidemment, parce que bien que la scène club locale ait été tuée dans l’œuf par la misère noire et la violence urbaine qui gangrènent l’ancien cœur industriel de l’Amérique du Nord, ces villes demeurent, comme matrices, indéfectiblement liées à l’histoire de la club culture, qui non seulement leur doit la house et la techno, mais encore, en amont, un apport capital à la dance-music afro-américaine. Quel label pourrait se vanter d’une influence plus décisive que Motown, qui fête cette année ses 50 ans ? Stevie Wonder, Marvin Gaye, Diana Ross & The Supremes, Jackson 5, the Temptations…Tous signés sur le label fondé à Detroit par Berry Gordy en 1959 ! Bien avant le grand virage électronique amorcé par le funk et la disco-music, ici furent posées des bases principalement héritées du Gospel : unité, profondeur, ouverture, émotion, exigence, comme fondements d’une vision quasi religieuse de la célébration musicale.



New York, ou l’explosion du clubbing comme style de vie…Glissement progressif d’une esthétique encore très ancrée dans le christianisme des temples gospel vers un hédonisme sans complexe porté notamment par la communauté gay, qui fut avec les milieux afros et latinos le terreau de la disco, de la house et du garage. Si les préoccupations manifestées dans les lyrics des chansons se laïcisent, passant souvent de considérations spirituelles et identitaires à des questions plus basiques comme la danse ou la recherche d’un partenaire sexuel, les fêtes sont toujours intensément vécues comme des moments de communion entre les personnes par delà les barrières de couleur, milieu social et orientation sexuelle qui les divisent ordinairement. Dans ce glissement du sacré vers le profane, les drogues viennent se substituer au rôle unificateur dédié à l’Esprit Saint dans les assemblées gospel, mais l’émotion, la ferveur, la liesse sont analogues en apparence.

L’Eden inaccessible, le paradis perdu de la club culture porte un nom fort à propos : le Paradise Garage, ouvert en 1977 par le légendaire DJ Larry Levan, Ce club est, au delà de la réalité historique, devenu un mythe porteur des valeurs qui deviendront celles de la House Nation, et que l’on peut résumer à un slogan très en vogue au début de l’ère house : Peace, Love, Unity and Respect. Le Garage demeure dans l’esprit des clubbers un symbole à la mesure de la personnalité de son fondateur, disc-jockey de génie à la programmation pluraliste capable de marier dans ses sets marathons, des influences aussi diverses que The Clash, Lee Scratch Perry, Marvin Gaye, Funkadelic, Grand Master Flash ou Kraftwerk, ainsi que les premières plaques de la house balbutiante. Madonna a débuté sur scène au Paradise Garage, ainsi qu’un jeune DJ franco-arménien expatrié à NYC répondant au nom de François Kevorkian, dont nous reparlerons très bientôt…Le club n’a cependant pas survécu aux années 80, fauché en plein vol par l’épidémie de SIDA qui emporta Larry Levan en 1990, ainsi que la majeure partie de sa clientèle, dont le peintre Keith Haring. Il va sans dire que cette destinée tragique n’est pas sans contribuer à l’aura de légende du lieu, devenu un symbole de la culture gay new yorkaise et mondiale.

Le Paradise Garage a laissé son nom a un sous genre de la house-music, appelé garage. C’est, dans la famille électronique, l’héritier immédiat de la disco : violons et synthés nostalgiques, rythmique chaudes et percussives, basses funky, vocalises soul et langoureuses portées par d’authentiques divas dont les caprices et les frasques feront la nuit new-yorkaise 90’s. D’un abord accessible, ce qui a sans doute suscité quelques facilités par ci par là et une certaine récupération mainstream, le garage recèle néanmoins d’authentique merveilles, particulièrement lorsqu’il épouse la house deep ou même la techno pour magnifier le legs gospel en d’authentiques chœurs de louange électronique, tels « Intergalactic Baptist Church » de Galaxy 2 Galaxy, « Can You See The Light » signé K.O.T. ou encore l’incroyable Copyright : « He Is » sorti chez Defected Records en 2006, dont je ne résiste pas au plaisir de citer les lyrics :

«Yes He is my joy, He is my peace, my strenght, my breath, He is the One who’s gonna be there»…



La boucle est en quelque sorte bouclée : les héritiers de la génération hédoniste 70’s-80’s, tout en assumant pleinement le lâcher-prise festif de leurs aînés, sont aussi les rejetons d’une époque désabusée qui a vu mourir bien vite les rêves engendrés par la chute du Mur de Berlin. Si nous avons dansé jusqu’à plus soif, nous n’avons cependant pas fait l’économie d’une radicale remise en question existentielle se traduisant dans les faits soit par un individualisme forcené, soit par une prise en compte des interrogations spirituelles qui sous-tendent depuis l’origine le boom de la dance-music. Parce que se réunir pour danser sur des rythmes tribaux binaires, la nuit entière, dans un état « autre », qu’il soit induit par une substance toxique, ou plus simplement obtenu par l’effort physique, l’exaltation collective et l’effet des décibels, n’est définitivement pas une activité matérialiste, aussi athée que puisse être par ailleurs le danseur. Il existe une sorte de gratuité par l’excès, qui transcende le fait de « sortir en club », comme on pourrait le faire simplement pour draguer, boire un coup ou écouter un peu de musique.

Les vrais, les grands deejays, ceux qui survivent aux vagues et aux modes, le savent bien : this is a soul thing…Les longs sets de Laurent Garnier sont construits comme des trips exploratoires arpentant les divers niveaux d’expérience du dancefloor, du plus ludique au plus élevé, l’un n’excluant d’ailleurs nullement l’autre. Nombres d’artistes signés chez Underground Resistance revendiquent clairement leur foi chrétienne et le parrainage de figures telles que Martin Luther King, ce qui semble encore aller de soi, mais aussi de la Bienheureuse Mère Térésa de Calcutta, dont l’image est projetée lors des lives de Los Hermanos. Performances durant lesquelles les musiciens invoquent l’Esprit Saint sur l’assemblée, sans d’ailleurs que cela semble choquer personne, tant ces gars sont crédibles dans leur démarche et leurs productions…

D’une façon moins connotée religieusement, Les fêtes  Body & Soul  s’inscrivent cependant elles aussi en plein dans cette vision spirituelle de la house-party. Leurs trois instigateurs sont les garants de cette largeur de vue : François K (le jeune DJ franco-arménien dont il était question plus haut, c’est lui !) comme vétéran du deejaying embrassant  trois décennies de culture de la piste de danse, depuis les vapeurs du Paradise Garage jusqu’aux grands évènements techno qu’il continue de mettre en vrac régulièrement ; Joe Claussel comme « gourou », distillant son approche vaudou du mix lors de sets s’apparentant à des transes rituelles ; Danny Krivit comme figure transversale du clubbing new-yorkais depuis les tout débuts et comme DJ incollable…leurs fêtes itinérantes, qui ont pour particularité de se dérouler l’après-midi, attirent à chaque fois des aficionados des quatres coins du monde, une faune chatoyante et passionnée de house-lovers authentiques. La capitale des Gaules n’a sans doute rien mesuré de l’ampleur de la chose, mais le passage de Body and Soul à la piscine du Rhône figure sans le moindre doute comme un évènement majeur pour toute la scène house hexagonale, qui a pu constater de visu que le « vrai » truc  n’était pas une question de renommée, de tendance, de tape à l’œil. Dix heures durant,  les trois compères ont rivalisé de générosité, de virtuosité aux platines et d’éclectisme, tandis que sur un coin de la scène, Jeff Mills, le « parrain » de la techno, prenait humblement des notes. Le soleil tapait fort et on servait au bar un petit rosé qui montait gentiment à la tête. On avait installé deux sound-systems, l’un sur la mezzanine de la piscine et l’autre en contrebas sur la terrasse en bord de Rhône. Ainsi, les promeneurs qui profitaient du beau temps pouvaient également se poser sur le quai et danser à l’unisson avec les clubbers, comme ça, gratos. L’ambiance était radieuse, les DJ’s d’une cohérence, d’une audace et d’un éclectisme bluffant, enchaînant house, soul, techno, dub dans une euphorie contagieuse. Il faut avoir vu Joe Claussel mixer, hors de lui, les yeux révulsés, bondissant sur les basses, disparaissant derrière sa console, coupant les fréquences graves, surgissant soudain comme un diable de sa boîte pour réexpédier le beat d’un coup de fader…Il faut l’avoir vu pour réaliser que 90 % des deejays en circulation ne sont que des pousse-disques interchangeables !

Au bout de quelques heures passées à danser non-stop, j’ai commencé à ressentir cette sensation d’être exactement la bonne personne, au bon endroit, au bon moment, et me retournant vers mes compagnons de dancefloor, j’ai compris à leurs sourires presque excessifs et à leurs regards chavirés de bonheur que nous partagions la même certitude (je tiens à préciser que je n’avais consommé aucune substance illicite, et que l’ensemble des danseurs étaient à vue d’oeil plutôt clean, même si je n’ai pas fait de prises de sang à la sortie pour vérifier). A partir de là, la fête a basculé dans quelque chose de vraiment mémorable, d’assez indicible également, une communion, un sentiment de plénitude à la fois simple, léger et précieux qui s’est prolongé jusqu’à la nuit, lorsque, le dernier disque posé sur les platines, l’équipe Body & Soul a offert le champagne au public, avec ce sourire entendu signifiant : « bon, vous avez compris ? C’est ça, la house-music ! »

Je repensais à tout ça en écoutant  « Body & Soul » vol.5. Ce mix, même s’il ne parvient évidemment pas à reproduire dans mon salon l’extase joyeuse de cet après-midi de mai 2008, restitue tout de même la vibe des mixes du trio Kevorkian-Claussel-Krivit, savant mélange de deep house aux influences africaines appuyées, de garage de la veine la plus gospel et d’une  techno énergique et profonde distillée avec parcimonie pour corser la mixture. Par moments on ferme les yeux, les larmes montent, et l’envie de lever les bras en l’air se fait irrépressible. Et puis pour finir, il y a He is :

«Yes He is my joy, He is my peace, my strenght, my breath, He is the One who’s gonna be there»…



Et ça, qu’est ce que vous voulez, plus ça va, plus ça me cause...