...Juste un léger bleu à la machoire...

Je me suis réveillé. Comme d'habitude. Le soleil brillait et la petite télé noir et blanc me faisait face, comme à l'accoutumé. Mais quelque chose clochait. Je n' en étais pas à ma première cuite, ni à ma première gueule de bois, pourtant celle-ci avait déjà un je ne sais quoi de plus brumeux, de plus sombre et surtout de beaucoup plus douloureux que la plus sauvage des précédentes.
Je me suis traîné hors de ma paillasse, mi titubant, mi rampant et je me suis dirigé vers la salle de bain. Je voulais voir ma gueule.

La traversée de l'appartement ne fût pas sans difficulté mais j'atteignis finalement l'interrupteur au-dessus du lavabo, que je tournai, et contemplai ma chère face dans le miroir. Pas plus sale tête que d'habitude.... Juste un léger bleu à la mâchoire, là, en bas à gauche. Mais en appuyant sur le bleu, et en ouvrant grand la bouche (ce que la douleur ne me permit qu'une seule fois), je vis avec horreur mes deux incisives du milieux s'écarter dangereusement l'une de l'autre. Je refermais la bouche et posais mes mains sur mes joues. Je n'osais appuyer. Je tâtais timidement: ça bougeait. Je ne pourrais décrire le sentiment qui m'emplit alors : un mélange de peur. d'accablement, de honte et de fierté. Déjà presque réveillé, j'allais m'habiller et je filais en voiture à l'hôpital. Les feux ne furent jamais si long, les voitures si lentes que ce matin là, la douleur s'intensifiant à mesure que j'émergeait complètement. Pourtant ce n'était rien en comparaison de ce qui m'attendait: les Urgences. En 5 heures, j'eu plus que le temps d'observer toute la clientèle de clodos, de vieux, de chibraques de tous poils, de propriétaires en béquilles qui vous saluent d'un regard évasif et de secrétaires acariâtres et rompues à la souffrance d'autrui que je ne le jugeais nécessaire. Ce bellâtre en blouse blanche, là, il a rien d'autre à foutre que draguer cette morue? Y sait pas qu'y a des gens qui crèvent? Je dois bien reconnaître aujourd'hui que la plupart des gens qui attendaient dans cette salle d'attente, et certains depuis bien plus longtemps, étaient également beaucoup plus mal en point que moi. Mais en cet instant précis, n'osant serrer les dents de rage, j'aurais voulu que l'appareil médical tout entier se mobilise pour me soulager. J'étais le centre d'un univers de souffrance. Au bout d'un siècle, un médecin m'examina.

'Vous avez fait quoi?".

"Sais pas..." Je pariais avec difficulté, sans trop ouvrir la bouche. Il me dévisagea, incrédule, et je précisais : "J'avais bu.". Il hocha pensivement la tête et m'envoya faire des radios dans un autre bâtiment, où je poireautais encore deux bonnes heures, pendant lesquelles je tentais de redonner un sens à un flot d'images légèrement chaotiques.

Je me revis arriver dans cette boite avec Pierre et Mathieu. Passer les énormes videurs de l'entrée, suivre un long couloir et déboucher dans une grande salle sombre, éclairée par des flashes de couleurs, où une ribambelle de couillons se secouait au son d'un groupe de ringards qui massacraient les pharaoniques oeuvres d'immortels titans du son tel que U2, Police et autres Dire Straits. On s'est ancrés au bar et on a commencé à écluser, mais je n'ai
pu résister bien longtemps. Les musiciens étaient sur une scène légèrement surélevée. J'ai sifflé ma bière et je me suis dirigé vers l'estrade en amorçant la danse du Babouin Céleste.
Puis, une fois arrivé, j'ai maté la foule. Je dansais toujours en descendant posément un verre que j'avais piqué au comptoir. Le batteur/ chanteur s'est marré et il a dit je sais pas quoi. J'ai ôté mon t-shirt. Quelques filles devant se sont agitées et J'ai baissé mon pantalon. Puis j'ai quitté mes chaussettes, les ai faites tournoyer et jetées au loin. Le futal a suivi puis le slip ; tout le monde maintenant me huait, me sifflait, criait, riait et buvait des coups. Comprenez, il fallait qu'ils contemplent la Vérité. Et ce soir là, la Vérité avait pris la forme d'un ivrogne nu, branlant farouchement son sexe mou en une pantomime grotesque. Un grand type m'a attrapé et enlevé comme une plume jusque dans les chiottes. Il tenait mes fringues " Rhabilles toi." Il avait les cheveux longs, noirs et frisés. Il était moins massif que ses collègues.
" Je m'excuse" j'ai fait en remettant mon slip.
"C'est pas grave."
J'en étais à la deuxième chaussette quand il est sorti. J'en ai profité pour le suivre en la requittant illico ainsi que l'autre, puis le slip que je mis sur ma tête en me roulant sur la scène, exhibant tout ce que Dieu m'a donné d'anus, de couilles et de bite (peu s'en fallut que je ne hurle quelques "GRÜIK !" de circonstance).
Le même videur me jeta dehors avant que je récupère la moindre nippe. Seul me restait mon slip. que je remis au bon endroit après m'être relevé. J'accusais certainement les litres d'alcool divers que j'avais ingurgité dans la soirée . Et j'étais là, à moitié à poil devant un gars en tenue militaire qui tenait un énorme berger allemand en laisse. Pierre est sorti à ce moment là. Il avait mon blouson, que j'ai mis. Il est retourné à l'intérieur pour chercher le reste.
" S'il vous plaît" j'ai fait " J'voudrais bien aller chercher mes vêtements."
"Casse-toi"
Le type était petit mais large, et son crâne tondu, ses petits yeux me fixaient comme si j'étais un étron, le pire des dégénérés.
"J'voudrais juste récupérer mes fringues." j'ai dit en fixant ses yeux bovins méchants.
"tires-toi merdeux !"

C'en était trop ! Il allait voir de quel bois j'étais fait. Je me suis avancé en braillant "
Des connards comme toi, j'en bouffe au petit déjeuner . Je n'étais plus que puissance et juste fureur, que le chien, déjà, n'avait plus ni laisse ni muselière, et déchirait le cuir épais de mon blouson comme du papier à cigarette. Je tombais à terre en essayant de me dépêtrer du cuir et du chien, quand je vis fondre sur moi la masse kaki.

Puis ce fût le néant.

C'est Pierre qui m'a réveillé. L'autre était avec lui. J'étais au pied de la haie qui entourait le parking. Ils me traînèrent jusqu'à la voiture. J'insultais un peu les videurs en passant.

Une double fracture de la mâchoire se soigne de façon très simple : on bloque les mandibules par un entrelacs de fils fixés autour de la racine des dents et on serre. L'os remit en place se ressoude de lui-même. J'ai eu le temps, pendant plus d'un mois. de méditer sur ces événements. Avec la mâchoire cassée, les choses les plus anodines, comme manger autre chose que des pots pour bébé, ou dormir dans une position confortable, se transforment en chemin de croix. Parler devient ridicule, humiliant (je comprend mieux les ados gênés par leur appareil), et tousser, bâiller ou éternuer de véritables tortures. Et, passant mes nuits à maudir l'alcool. moi et le reste, j' échaffaudais une vengeance contre ce fils de pute...

Mais je n' ai rien fait, parce qu' en définitive c'était bien fait pour ma gueule, pas vrai?
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