LA MORT D’UN GUERRIER (Oncle Toeub)

L’esprit du guerrier n’est pas fait pour se complaire ou pour se plaindre, pas plus que pour la victoire ou la défaite. L’esprit du guerrier est seulement destiné au combat, et chaque combat est le dernier qu’il doit mener sur terre. Ainsi son issue importe très peu pour lui. Lors de son dernier combat sur terre, le guerrier laisse son esprit flotter, libre et pur. Et pendant qu’il se bat, conscient de son intention impeccable, un guerrier ne cesse pas de rire. C.CASTANEDA

Berni était le chat de Mike. Pas de ces chats d’appartement, soumis à leurs maîtres, châtrés, peureux et esclaves de leur estomac. Berni était libre. C’était un chasseur et un guerrier, un vrai mâle dominant. Il possédait son territoire, se battant férocement avec les autres matous de la région, battant la campagne par tous les temps, sur des dizaines de kilomètres, engrossant toutes les femelles qu’il trouvait sur son chemin, évitant les mollosses des fermes environnantes, les chasseurs, les animaux sauvages, les voitures. Berni était un survivant. Il rentrait parfois après des jours d’absence, couvert de blessures, les oreilles en sang, parfois boitant. C’était un gros chat noir et blanc, fier et indépendant. Mais il savait aussi être joueur et câlin. Il respectait ses femelles et ses petits, dans la mesure ou ceux-ci respectaient son autorité. Sans pitié, il pouvait leur passer une bonne rouste s’ils dépassaient les bornes. Mais il les protégeait, jouait avec eux, et les virait dés qu’ils étaient en âge de procréer ! Il disposait également de ses femelles selon son bon vouloir, et j’avais parfois l’impression d’assister à un viol. Je me souviens d’un matin ou je m’étais levé pour fumer une clope.Le soleil brillait déjà. Nous avions certainement fait la fête jusque tard dans la nuit, et j’étais descendu à la cuisine pour ne pas enfumer les autres, qui dormaient au grenier. Un oiseau se cognait désespérément à la fenêtre, cherchant à regagner le ciel qu’il voyait mais ne pouvait atteindre. Ma présence le rendit hystérique, j’avais de la peine pour lui : »N’ai pas peur, petit frère, tu seras bientôt libre. ». Je me suis approché doucement, sans faire de geste brusque, pour lui ouvrir. J’allais tourner la poignée quand Berni a surgit de je ne sais où, a bondit sur sa proie, l’a saisi et avant que j’ai eu le temps de réagir, lui a brisé les vertèbres. Puis, sans m’accorder la moindre attention, est parti dévorer l’oiseau. En y réfléchissant, je me suis dit que même si j’en avais eu l’occasion, je n’aurais rien fait pour l’arrêter. Berni était chez lui, moi pas. Un chat tue un oiseau, c’est dans l’ordre des choses.
Ce soir là, nous étions tous dans le salon, au premier étage de la vieille maison en pisé. On était rentrés du bar et on finissait tranquillement la soirée en fumant quelques pétards et en vidant quelques verres. Marcel débitait ses conneries, Rico était silencieux, comme à son habitude et Mike s’était allongé dans son lit. Mais moi, je sentais bien qu’il y avait quelque chose d’inhabituel dans l’air. Le grain de l’image avait changé, comme dans un vieux film, et j’avais le lourd pressentiment qu’il allait se passer quelque chose d’important. Une énergie particulière semblait planer dans la pièce, les objet étaient comme animés d’une étrange vibration et soudain, je l’ai vu : un énorme criquet vert strié de rouge. Il était perché sur le jack branché à mon vieil ampli à lampe. Personne ne l’avait remarqué. J’ai toujours crains les insectes. Ils me font peur mais je les respecte, comme tout être vivant. Enfant, je déployais des trésors d’inventivité pour ne pas être découvert : les copains se seraient bien amusés s’ils avaient su que j’étais si peureux. Et lorsque mon père ou mon grand père m’emmenaient à la pêche, je devais m’armer de tout mon courage pour accrocher la pauvre sauterelle à l’hameçon, la regardant se vider de ses entrailles vertes et bleues en s’agitant vainement.
Mal à l’aise, j’ai commencé à le fixer, priant pour que personne ne le remarque. Lui aussi semblait m’observer. Evidement, ça n’a pas loupé : Mike l’a aperçu et s’est approché.
« Salut, toi ! »
Il a commencé à titiller le jack pour faire réagir l’insecte. Je me recroquevillais sur mon siége, me voyant déjà ridicule, sautant et hurlant comme une pucelle si le criquet bondissait dans ma direction. Et puis Berni est arrivé, nonchalamment. Il n’avait pas repéré l’insecte mais lorsqu’il vit que son maître jouait avec, son instinct de prédateur se mit immédiatement en branle. Il s’immobilisa, se ramassa sur lui-même…et bondit. C’en était fini du pauvre criquet rouge et vert. Nous allions assister à la mise à mort, lente et cruelle. Le chat n’a laissé aucune chance à sa proie. Il l’a assommé d’un coup de patte, puis l’a envoyé valdinguer contre un meuble. Marcel a éclaté de son gros rire gras : « Ha, toi ça y est, tu vas y avoir droit, hin, hin, hin ! »
Rico et Mike observaient, attentifs. La pauvre créature luttait pour sauver sa vie, essayant vainement d’échapper aux griffes de son tortionnaire. Elle poussait des petits cris plaintifs et essayait de se mettre à l’abri, mais irrémédiablement Berni la remettait à sa portée, impitoyable. Je criais intérieurement : « Fais le mort, si tu continues à bouger il ne te laissera pas ! »
Berni commençait à se lasser et il a plaqué l’insecte au sol, puis l’a croqué. Le craquement chitineux a résonné jusque dans mes entrailles, la bestiole a tenté une fois encore de fuir, avec le peu de pattes qui lui restait, et le chat l’a achevé. Il ne le mangea pas. Il le tua pour satisfaire son plaisir de chasseur, puis s’en fût dans la nuit vers d’autres aventures.
Les autres sont revenus à la conversation, se désintéressant du cadavre. Moi j’étais à la fois triste et reconnaissant à l’esprit de m’avoir permis de faire cette expérience : assister à la mort d’un guerrier. L’atmosphère était toujours étrange, j’avais presque l’impression d’être sous trip.
Je me suis roulé une clope et j’ai médité sur le sens de l’existence. Pour moi aussi, un jour sonnerait l’heure du dernier combat, puis l’hallali. Tout comme cet insecte je n’aurais pas la moindre chance de m’en tirer…Quelle sera la forme du chat qui mettra fin à mes jours ?
Marcel a roulé un pétard, Mike s’est endormi… Puis tout le monde est allé se coucher, sauf moi. Je voulais profiter jusqu’au bout de ce que je voyais comme un état de conscience modifiée. Tout était silencieux. Les minutes s’écoulaient. J’allais me décider à rejoindre le grenier après une dernière clope, quand un miracle s’est produit : le criquet a bougé. Il avait finalement écouté son instinct de survie et avait fait le mort ! Centimètre par centimètre, péniblement, il s’est traîné en direction de la fenêtre. Il n’en avait plus pour très longtemps mais il luttait encore. Il voulait mourir dignement, à la place de son choix, à l’air libre, sous les étoiles et peut-être contempler une dernière fois le soleil levant. Il mourrait libre. Il a escaladé avec peine le meuble de la télé, il mettait ses dernières forces dans la bataille. Je le contemplais, fasciné. Puis il s’est arrêté. Je savais qu’il savait que je le regardais. Nous communiions en silence, je le remerciais de la leçon et lui souhaitais bonne chance. Il semblait me répondre, muet, patient, aimant. Il n’avait pas peur, il était prêt. Un instant je détournais les yeux, et lorsque je le cherchais du regard je ne le trouvais plus. J’allais me coucher en remerciant le ciel pour cet instant magique, et je m’endormais.
Le lendemain, j’eu beau chercher un cadavre de criquet, sous la télé, sur le rebords de la fenêtre, partout, je ne trouvais rien. Nous bûmes le café en écoutant la radio et en racontant quelques conneries, puis ce fût l’heure de partir. Je chargeais mon twin et ma guitare dans ma fidèle Visa, dit au revoir à tout le monde et pris la route. C’était une petite route de campagne, il faisait beau. J’ouvrais la fenêtre pour profiter de la douceur de l’air. J’allumais une cigarette et failli avoir un accident, faisant un bond d’un mètre sur mon siège quand je découvris ce qui me chatouillait le bras : un énorme criquet rouge et vert !